

|
|
Une
journée
aux
urgences:
Âmes
sensibles accrochez-vous!
|
Nous sommes dans un couloir. Des gens
tournent un peu partout dans tous les sens, vêtus de blouses
blanches, une souris et son cordon autour du cou. Sous la blouse, un
t-shirt, un jean, et des baskets. C'est le service des urgences
informatiques. Au milieu du couloir, un bureau d'accueil. Une fille
s'y tient, Katie. Un jeune homme arrive, avec une cravate.
- - Bonjour, dit-il, un peu
timide.
- - Bonjour, répond Katie,
qu'est-ce que je peux faire pour vous ?
- - Je m'appelle Laurent Stricher, je
suis étudiant et je viens faire mon stage aux
urgences.
- - Ah, vous devez être le
nouvel étudiant de l'Ingénieur Rigaut. Je vais vous
l'appeler. Ingénieur Gillot, dit-elle en interpellant un
homme qui passe.
- - Oui, Katie ? Bonjour, dit-il au
jeune homme.
- - Ingénieur, je vous
présente Laurent Stricher, c'est le nouvel étudiant
de l'ingénieur Rigaut.
- - Bienvenu aux urgences. Je suis
l'ingénieur Gillot. Je suis le responsable de ce service.
Je vais te le présenter rapidement, et on va chercher
l'ingénieur Rigaut. Je crois qu'il est en train de
débugger un vieux SUN qui perd de la mémoire.
Stricher écoute, en suivant Gillot, étonné
par la rapidité de la parole et de la marche. Gillot
continue sa présentation, tout en lui posant quelques
questions.
- - Tu es en quelle année
d'École ?
- - Première.
- - Tu sais faire quoi ?
- - J'ai déjà fait un
stage dans un magasin Auchan au rayon informatique, et j'ai suivi
un cours de LOGO.
- - Bien. Ici, on est aux urgences,
il faut travailler vite et bien, et souvent sur des situations
désespérées. Parfois on arrive à
rattraper les coups, et des fois on perd des process. C'est dur,
mais c'est la vie. Tu es sujet au stress ? Ici, c'est la
salle
- PERIPH 1. C'est la qu'on travaille
sur les périphériques. Là tu as DB 1 et 2,
pour le debug, et là c'est HARD 1, la salle ou on fait le
gros boulot hardware. Ici, la salle de repos. Prends en dès
que tu le peux, parce que tu ne sais pas quand tu pourras le faire
plus tard, si tu le peux. Là, c'est la salle d'analyse. Tu
t'es déjà servi de « top » ?
- - Non.
- - C'est pas grave, tu apprendras
vite.
- - L'Ingénieur Rigaut, ton
superviseur, est un spécialiste du traitement des
systèmes, d'Internet et de Java. Tu vas beaucoup apprendre
avec lui. Le voilà qui a fini. Benoît, je te
présente ton nouvel étudiant, Laurent
Stricher.
- - Salut Stricher, moi, c'est
Rigaut. Tu as ta souris ?
- Du fond du couloir, on entend Katie
crier : « On a le support qui nous amène un HP en
Fatal Error !! »
- - Stricher, suis moi !
Ils se ruent vers l'entrée. Deux
personnes ouvrent les portes à double battant avec un chariot
qu'ils poussent sur lequel se trouve une station HP.
- - Qu'est-ce qu'on a ? demande
Rigaut, en prenant le chariot.
- - C'est une station toute neuve,
elle était sous pine, et elle a fait une fatal error. Elle
perd beaucoup de mémoire, et son xload est à
78%filant.
- - Vous avez DB 2, crie Katie du
bout du couloir.
- - Vous lui avez fait quoi ? demande
Rigaut.
- - Shutdown réseau, plus kill
-15 de tous les programmes non vitaux. Ils sont déjà
dans la salle.
Ils glissent le chariot à
côté de la table qui trône au milieu, les murs
étant recouverts d'étagères de disquettes, et de
périphériques.
Tout le monde est autour de la machine.
Rigaut, qui mène la marche, ordonne : « A trois on
soulève. Un, Un Zéro, Un Un, hummmpf. C'est bon, merci
les gars. » Ceux du support s'en vont, il reste Rigaut et
Stricher autour de la table, plus deux techniciens. Tout en donnant
des ordres, Rigaut enlève sa souris du cou et essaye de la
connecter. « Je veux AFS - vous me montez le disque de debug -
top et su standard. Putain, il est où ce port souris ? N'aie
pas peur petite station, on va te sortir de là. » Un
technicien : « On a un xload à 99% ! » Rigaut :
« On reboote soft. »
BIIIP !!! Le Technicien : « Il
revient à 99%, et le swap diminue dangereusement ! »
Rigaut : « On reboote encore. » BIIIP !!!
Rigaut: « Putain, ça marche
pas, on reboote hard. » BIIIP !!!
Le Technicien: « Il se stabilise,
et on a récupéré le swap. »
Rigaut : « OK, il est tiré
d'affaire, on lui lance xeyes, et puis Netscape, en 2.0b3, et on le
laisse sous xcpustate. »
Il reprend sa souris, sort, suivi de
Stricher. Katie est là : « On a un vieux mac qui veut
plus monter son disque en HARD 2, et une laser en carence papier en
PERIPH 1. Rigaut : « Stricher, tu t'occupes de l'imprimante,
puis tu me rejoins en HARD 2 ». Stricher ne sait plus trop
où il en est. Tout va si vite. Du fond du couloir,
l'ingénieur Rigaut qui le voit planté, lui crie :
« Stricher, en PERIPH 1, la deuxième porte à
gauche ! Katie, allez aider cet empoté ! »
Katie vient à la rescousse. Ils
rentrent ensemble dans la salle.
- - Tu as déjà rempli
le chargeur d'une imprimante ? demande Katie.
- - Ben non.
- - Tu vas voir, c'est facile. Tu
prends le bac là. Tu tires un coup sec. N'aie pas peur, tu
ne lui fais pas mal. Voilà. Tu l'ouvres
délicatement. Tu prends des feuilles, tu remplis mais pas
trop.
- OK, doucement. Maintenant, tu
refermes et tu renfonces le chargeur. Là.
Impeccable.
Stricher, tout heureux, regarde
l'imprimante. Pendant ce temps là, le visage de Katie se
crispe.
- - Y a un truc qui va pas,
souffle-t-elle, elle ne repart pas.
- - C'est quoi ce voyant rouge ?
demande l'étudiant.
- - Merde, on est en bourrage papier
! Il va falloir l'ouvrir ! Je le fais, regarde bien. Elle appuie
sur le bouton, ouvre délicatement l'ensemble.
- - Tu vois, il faut enlever
doucement la feuille, sans risquer de la déchirer, et il
faut faire gaffe là, parce que d'un côté c'est
les organes vitaux, et de l'autre, c'est très chaud.
Normalement, on aurait dû lui couper le jus avant d'ouvrir,
mais on prend le risque d'un accident de Toner. Voilà,
c'est bon, referme.
A peine refermée, l'imprimante
repart, sortant une belle page de garde. Katie la montre
fièrement à Stricher. Elle se rend compte qu'il est
tout pâle.
- - C'est la première fois que
tu ouvres une imprimante laser ?
- - Oui. C'est
impressionnant.
- - T'en fais pas. Ça nous a
tous fait ça, tu vas t'habituer. Allez, souffle un coup, et
va rejoindre l'ingénieur Rigaut.
Stricher sort doucement de la salle. Il
se dirige vers la salle HARD2. Là, l'ingénieur Rigaut
et un technicien s'affairent autour de la boîte d'un disque
posé sur l'établi central. Des câbles pendent de
la table, sans vie.
- - Alors, ça y est, t'es
là. Il t'a fallu tout ce temps pour remplir le chargeur ?
lui demande Rigaut.
- - L'imprimante était aussi
en bourrage papier ! Il a fallu l'ouvrir.
- - Je suis sûr qu'il nous a
fait un petit malaise, dit-il en souriant au technicien. Regarde
comme il est pâle !
Ils éclatent de rire. Mais
Rigaut, tout en cliquant à droite et à gauche sur
l'écran d'un mac qui est connecté au disque, continue
:
- - Bon, alors on nous a
emmené un vieux disque SCSI qui refusait de se monter sur
son mac. D'après toi, qu'est ce qu'il faut faire
?
- - Demander les
antécédents ?
- - Bien. On a déjà
dû le reformater deux fois au début de sa vie.
Classique. Alors ?
- - Je sais pas. Vérifier le
numéro SCSI.
- - C'est fait, ça
colle.
- - Regarder du côté du
mac. C'est peut être lui qui déconne ?
- - Bravo Stricher, grâce
à toi, on aurait perdu un disque. Dans notre métier,
il faut diagnostiquer vite et bien. Pour les disques, il faut
toujours faire une recherche du taux de fragmentation. Il
était à 98%. On n'est pas passé loin. Mais on
nous l'a amené à temps, on est en train de le
défragmenter. Regarde, et ne te trouve pas mal ! Rigaut et
le technicien éclatent à nouveau de rire, tandis que
Stricher s'approche de l'écran.
- - Tu sais, lui dit Rigaut, y a
Gillot en HARD 1 qui opère un vieux 86, tu devrais aller
voir. C'est long une défragmentation, tu n'as plus rien
à apprendre ici.
Stricher passe dans la salle voisine.
Une fois de plus, un bloc métallique, relié à
une tonne de câbles pendants, est au milieu de la pièce.
Gillot s'y affaire dessus, aidé par un technicien.
- - Qu'est ce qui se passe ? demande
le stagiaire.
- - On a un type qui a voulu
installer Windows 95 sur son 286. N'importe quoi ! Le pauvre, il
n'avait que 50 Mega de Dur et 2 de RAM, il a complètement
explosé. On va le perdre. On n'arrive même plus
à rebooter.
Le technicien l'interrompt : J'ai perdu
la souris !
- - « Bon, on va l'ouvrir
», répond l'ingénieur, « On va tenter de
lui greffer un stimulateur d'horloge externe pour lui freiner le
CPU. Karl, vas-y, dévisse le capot. Aide-le, Stricher.
»
- - Mais ça vous servira
à quoi ? demande l'étudiant.
- - C'est quasi
désespéré, lui répond Gillot, mais si
on arrive à le stimuler sur une horloge externe, on peut
ralentir le CPU, et trapper >une interruption système.
Là on peut arrêter le CPU sans dommage, nettoyer le
disque, remettre le DOS, et puis relancer doucement la
>bécane, qui repartira sans se rendre compte de rien.
Stricher, prends la sonde de l'oscillo, et monitore-moi la
clock.
- - C'est bon, je vous ai
dégagé le quartz ! annonce Karl.
- - « Fer à souder
», demande l'ingénieur. « J'espère qu'il
va tenir... »
- - Court Circuit !!! crie le
technicien. Le processeur est grillé !
- - Merde, jure Gillot, mais on a
fait ce qu'on pouvait. Karl, l'alim a l'air en bon état.
Appelle le propriétaire et demande lui l'autorisation de la
prélever. Ça peut sauver un vieux PC en attente de
greffe.
Stricher, tétanisé, ne
dit plus rien.
- - Bon, allez, ce début de
journée a été éprouvant, va souffler
un peu Stricher, lui conseille l'ingénieur. Stricher, qui
n'en peut effectivement plus, sort quelques minutes du service et
va prendre l'air. Il s'assoit sur les marches, et pose sa
tête dans ses mains. Il n'entend même pas arriver
l'Ingénieur Gillot.
- - Alors Stricher, ça va
?
- - Bof.
- - Pas évident, hein
?
- - Disons que ce matin, je viens de
voir un PC claquer devant mes yeux, je me suis senti mal quand il
a fallu ouvrir une imprimante en bourrage papier, et si j'avais
appliqué mon diagnostic au disque SCSI que traitait
l'ingénieur Rigaut, je l'aurais fusillé... Je ne
sais pas si je suis fait pour ce métier.
[ silence ]
- - Stricher, on est tous
passés par là, c'est le début. Tu dois
apprendre. Tu vas apprendre. Ne te décourage pas. Il lui
tape amicalement sur l'épaule, et repart vers le
service.
Stricher l'entend à
présent s'éloigner.
A peine Gillot a-t-il passe la porte
qu'il se retourne et crie au jeune homme : « Stricher,
magne-toi, on a une attaque virus sur un cluster avec risque de
contamination à tout Internet. On a besoin de toi !
»
Stricher se précipite
derrière l'ingénieur.
Ils rentrent en en DB2. Rigaut a
déjà sa souris connectée à une
console.
- - Grouillez-vous, lance-t-il,
prenez chacun une console. J'ai déjà
reconfiguré le router qui relie le cluster à
Internet. On a évité la contamination. Mais j'ai
laisse des accès pour nous. Stricher, tu es chargé
de la machine er.nbc.com. Stricher bredouille : « Mais je
fais quoi ? »
- - Ping, Telnet et login root. Le
mot de passe est « I love Unix ». Sans espaces. 15
secondes après, Stricher exulte : « Ça y est,
j'ai fait AFS et top. Y a un process bizarre qui a un xload
à 10%. Il s'appelle 'Fool' ».
- - Bien joué Stricher, dit
Rigaut, tu as identifié le virus. Allez débarrassons
nous de lui. Alors tu ...
- - Merde, le coupe Stricher, il
s'attaque à un process qui va forker!
- - Kill -9, lui crie Gillot. Et si
tu peux pas sauver les deux process, sauve le fils !
Un silence s'installe, seulement
interrompu par les clics des souris et le bruit des touches des
claviers. Soudain, Stricher crie :« Ça y est, je l'ai
viré. Et j'ai sauvé les deux process ! »
- - Moi aussi, je l'ai viré,
dit Gillot. Et toi Benoît ?
- - OK, c'est bon aussi. On a
réussi. Bon travail Stricher, ça vaut bien un
café. Ensemble, ils récupèrent leurs souris,
les remettent autour du cou. Stricher, Gillot et Rigaut sortent de
la salle, et se dirigent vers le distributeur. En buvant son
café, Gillot, médite tout haut:
- - C'est quand même
dégueulasse ces virus qui s'attaquent à des process
en train de forker... Rigaut approuve d'un « Mouais »
qui en dit long.
- - ... Mais quand même, t'as
réussi à les sauver, Stricher, le père et le
fils. Chapeau ... Stricher ? Stricher ????
Mais Stricher est ailleurs. Le nez dans
son café, il a les yeux qui brillent. Finalement, c'est pas si
mal comme boulot.
Texte de Jean-François Gillot jfgillot@atc-info.com