
Malgré le solstice d'été prévu six jours plus tard, le ciel obscurci menaçait de faire pleuvoir des capelans et des belles mères. Macaire Maisse préparait son dîner sans se soucier des incertitudes météorologiques, il avait prévu de passer sa soirée devant la télévision; la première chaîne diffusait, comme tous les samedis, une émission de divertissement crapoteuse à souhait et Macaire s'était mis en tenue pour se couler dans l'ambiance: tricot de peau coupé façon Mimile des années 50, short fendu sur les côtés, chaussettes basses et sandalettes en simili-cuir.
D'un doigt distrait, il alluma la grosse boîte à la façade vitrée: douze secondes plus tard, il entendit un grand "vlaoufff" et l'intérieur de la lucarne se couvrit de mouchetis jaune sombre... Bigre!

Finalement, l'orage qu'on craignait deux jours plus tôt s'était éloigné vers l'est sans crever sur Paris. Jean Meuldor, premier détective de l'agence Queully, écoutait Macaire Maisse lui expliquer pour la troisième fois comment sa soirée du samedi précédent avait lamentablement foiré. Le téléphone émit un discret vibrato: Louise Queully, la fille du patron, une sémillante brunette aux courbes pulpeuses, voulait parler à Jean Meuldor toutes affaires cessantes. Ce dernier plissa les yeux comme on froisserait une feuille de papier, et grommela:
"Monsieur Macaire Maisse, votre affaire est d'importance, n'en parlez à personne, surtout à la police, attendez-moi un instant, je vais faire pisser le chien."
Louise Queully avait donné rendez-vous à Jean Meuldor à 12h30. La ponctualité n'était pas la première qualité du fin limier, Louise le savait et en avait pris son parti. Elle éprouvait une forte inclination amoureuse pour Jean, au point qu'un jour elle lui avait déclaré tout de go: "Meuldor, si je t'attrape, je te mords". Depuis cette saillie, Jean Meuldor évitait de se trouver seul dans l'ascenseur avec Louise. Mais leurs relations professionnelles n'en souffraient pas...
"Allo Jean? je te
réveille? claironna la voix pétaradante de
Louise...
- Vous faites erreur, Madame, vous n'êtes pas chez Jean, bonne
nuit Madame. Clic.
- Crotte de bique anémiée, je me suis trompée",
maugréa Louise.
"Allo Jean? je te
réveille? claironna la voix pétaradante de
Louise...
- C'est toi Louise?, répondit Jean, complètement
empétardé,
- Oui c'est bien moi, rétorqua Louise, j'ai fait le tour des
fabricants de télévision, et je crois que j'ai
trouvé la solution...
- Formidable, il faut que je te bise, Louise! s'exclama Jean,
- Ah! comme j'aimerais m'appeler Thérèse,
renchérit-elle...
- Bon, bon, reprit Jean, faudra qu'on en reparle, écoute,
Louise, si tu veux, on se téléphone un de ces quatre et
on se fait une bouffe, bonne nuit, Louise et encore bravo!"
Clic.
Jean Meuldor roulait depuis déjà deux heures; la route droite et plate traversait des forêts de bouleaux et de mélèzes à perte de vue: on se serait cru dans l'Ontario, à l'est du lac Winnipeg - où l'ami Jean n'avait jamais posé les ripatons - mais on était en Suède, par 62° nord et 17° est, où Jean Meuldor devait rencontrer un fabricant finnois de tubes cathodiques.
Parvenu dans les faubourgs de Sundsvall, une petite ville calme en bordure du golfe de Botnie, Meuldor aperçut une aurore boréale, un phénomène de réfraction lumineuse des poussières cosmiques d'éruptions solaires dans les hautes couches de l'atmosphère. Tout d'abord, il crut qu'il s'agissait de la trace du traineau du Père Noël, mais s'avisant de la date, il conclut qu'il allait assister au débarquement des descendants des petits gnomes verts capturés par les Yankees à Roswell en 1947.
Meuldor se précipita dans la première auberge venue pour téléphoner à l'agence Queully et raconter sa découverte à qui voudrait bien l'écouter. Le tenancier - Christian Cartersen, dont on oubliera le nom aussi vite qu'il a été écrit - lui servit une grande rasade d'aquavit en guise de calmant.
Macaire Maisse n'était vraiment pas à la fête, depuis que Louise Queully lui avait fait part des investigations entreprises par elle-même et Jean Meuldor. Deux faits paraissaient établis: la première chaîne diffusait toujours et les mouvements séparatistes effervescents du moment pouvaient être mis hors de cause: la télévision leur était trop utile pour qu'ils la dynamitassent comme une quelconque sous-préfecture.
Louise se sentait émoustillée par cette affaire: elle ne portait pas de soutien-gorge et sous un ravissant chemisier translucide qu'elle avait acheté en solde, sa merveilleuse poitrine aux larges aréoles brunes et aux tétons érigés palpitait chabada chabada intensément.
Il restait à déterminer si le triomphant mauvais goût des émissions de la première chaîne n'avait pas créé des champs magnétiques ou des ondes stridulantes ultra-soniques susceptibles d'endommager le téléviseur de Macaire Maisse. L'hypothèse n'était pas farfelue, il fallait étudier la saturation intense des sons et des couleurs, notamment pendant les passages publicitaires à l'heure où les mamans vont coucher leur progéniture et les papas font la vaisselle.
Depuis deux jours, équipé d'un oscillographe à convecto-laser intégré et réglé sur le méridien de Greenwich, Jean Meuldor tripatouillait une télévision du même modèle que celle de Macaire Maisse. Bien que son visage exprimât le degré ultime du crétinisme abruti, le cortex de Jean Meuldor turbinait, surchauffé comme du plomb en fusion. Dehors, le mercure affichait 33° Celsius soit 91,40° Fahrenheit, de quoi être moite sous les bras et désirer une mousse bien fraîche.
Entre deux sssccrrrouiiitchhhh de bidouillage de boutons, le présentateur du journal télévisé - qui s'était fait remarquer en d'autres temps pour avoir confondu train de vie de nabab et frais professionnels - bredouillait les nouvelles tiédasses qui défilaient sur son prompteur.
"Pffouuufff", fit Jean Meuldor avec sa bouche arrondie en anus de gallinacé après avoir gonflé ses joues comme seul Dizzy Gillespie savait le faire; ainsi voulait-il exprimer sa lassitude et son désarroi.
Il décida d'appeler Louise Queully qui barbotait lascivement dans sa baignoire.
L'affaire de Macaire Maisse n'avait guère avancé. En revanche, entre Louise et Macaire, tout s'était enchaîné très vite. Ce dernier avait rejoint Louise à son bureau la veille dans l'après-midi, Louise qui l'attendait vêtue d'une petite culotte blanche en broderie anglaise faisant ressortir la subtile matité de sa carnation.
Macaire Maisse, la voyant ainsi, décida sur le champ d'oublier ses préoccupations.
Macaire préparait son déjeuner: il avait un reste de buf bourguignon dans une boite en plastique, à faire réchauffer au four à micro-ondes. Il brancha l'appareil et fut tout ébaubi d'entendre le présentateur de télévision - celui qui s'était fait remarquer pour ses reportages bidonnés.
"Bon sûr mais c'est bien sang, s'écria Macaire, j'avais interverti les cordons de la télévision et du four à micro-ondes! En tout cas, à l'avenir j'éviterai de faire cuire mes oeufs dans le four à micro-ondes, c'est trop gerbant et de surcroît, ça daube un max!"
Jean Meuldor (encore un peu torpide), Macaire Maisse (rassuré) et Louise Queully (apaisée) s'étaient retrouvés dix minutes plus tôt au pied de l'immeuble de l'agence. Ils étaient montés tous les trois en ascenseur puisqu'ils n'excédaient pas la charge limite autorisée de 225 kg.
Ils discutèrent encore un peu des honoraires restant dûs et du solde des frais avancés. Puis, ces petits détails sans importance étant réglés, Louise proposa d'arroser le dénouement de l'affaire avec une coupe de champagne. Elle ouvrit la porte du réfrigérateur et une voix caverneuse et lointaine se fit entendre: "Ici Londres, les Français parlent aux Français..."
Paulot Beauléon